Pour mieux l'introduire, j'ai envie de raconter un souvenir qu'il m'a évoqué : un jour, un ami m'a dit qu'il préférerait toujours la liberté à l'égalité. A l'époque je n'étais pas sûre d'être d'accord avec lui, mais aujourd'hui je pense que je comprends mieux son point de vue.
Imaginez donc, dans un futur pas si lointain, un monde aseptisé et terrifiant où les humains sont programmés dès leur naissance et soumis régulièrement à des traitements chimiques qui les préservent de toute pulsion et garantissent à tous un monde « parfait ».
Plus de violence, de maladies, ni d'inégalités (du moins en apparence), mais également plus de libre-arbitre ni de liberté, aucune émotion ni sentiment, plus de curiosité ni d'envies... tout cela sous l'½il glaçant d'un gigantesque ordinateur, Uni-Ord, qui supervise la totalité de la planète désormais unifiée.
Pourtant, il existe des « anormaux », des révoltés qui refusent ce bonheur imposé et rêvent d'une autre vie dans un monde enfin libre. L'un d'entre eux, surnommé Copeau, va ainsi peu à peu redécouvrir les sentiments, notamment l'amour, et surtout l'envie de lutter contre cette société de cauchemar...
Ce roman est tellement riche que je ne peux pas présenter ici tous les thèmes qu'il aborde, mais je vais en retenir quand même quelques-uns.
On trouve d'abord l'éloge du droit à la différence.
En effet, l'écrivain dénonce violemment le désir de cette société de tout uniformiser, jusqu'à l'apparence physique (ce qui lui permet d'ailleurs d'aborder la question des manipulations génétiques). Ici, toute différence est traquée et gommée, au nom de la scientificité et de la sacro-sainte efficacité.
On retrouve également cette obsession à travers l'omniprésence des chiffres. Par exemple, ils composent les noms de chacun (associés à l'un des 4 prénoms obligatoires), ce qui rappelle sinistrement les numéros qu'on attribuait aux déportés dans les camps nazis. De même, villes, pays et continents n'ont plus aucun nom et se résument à une série de chiffres obscurs (ainsi, vous et moi habiterions probablement à EUR25780, EUR13700 ou autre...)
Mais ce livre se veut avant tout un hymne à la révolte.
Il montre bien à quel point un être humain ne doit laisser personne dicter ses choix, au risque dans le cas contraire de se contenter d'une vie de mort-vivant.
Petite remarque au passage, pour une fois je préfère la traduction française du titre (l'original étant « The perfect day ») puisque ce genre de « bonheur » imposé devient tout bonnement insupportable.
De même, il souligne à quel point il reste préférable de ressentir des sentiments, même violents ou désespérants, plutôt que rien du tout, une satisfaction béate sans remise en cause... Ce que j'approuve à 200%, n'est-ce pas ce qui vous prouve que vous êtes encore vivant ?
Enfin et surtout, il peint une très belle illustration du totalitarisme.
Alors là désolée pour le côté « professoral » mais je vais me permettre un petit rappel sous forme de définition, ne serait-ce que parce je l'ai étudié cette année et que ça reste un des rares cours que j'ai aimé et retenu ;)
Il s'agit donc d'une forme de régime où l'Etat, souvent totalement asservi à un parti, contrôle TOUS les aspects de la vie de l'individu : sa famille, son travail, sa place dans la société, voire jusqu'à sa pensée si on suit le raisonnement jusqu'au bout.
D'où une propagande omniprésente, avec des gens élevés dans l'idée qu'ils doivent servir le parti et que ce modèle est juste, souvent présenté comme le meilleur au monde.
Petite anecdote, je me souviens d'avoir lu dans un magazine le témoignage d'un jeune coréen du nord réfugié en Corée du Sud : il racontait que lors de son départ organisé par ses parents, il a pleuré et s'est débattu parce qu'il ne voulait pas partir en « abandonnant » son leader bien-aimé...
Ainsi dans « Un bonheur insoutenable », on trouve un curieux mélange de stalinisme, de maoïsme, et éventuellement de maccarthysme... impossible de s'y tromper : on sent qu'il a été écrit en pleine guerre froide.
* Pour les références aux USA, on peut y associer la domination du coca-cola et d'une nourriture aseptisée (pardon aux amateurs ! lol) ; mais c'est essentiellement le poids de la religion dans la société qui m'y fait penser (le Christ y est par exemple considéré comme un membre fondateur du régime...)
* Concernant l'URSS c'est encore plus limpide, qu'il s'agisse des « traitements » et autres « soins » infligés aux membres « malades » (comprenez : dissidents) pour les remettre dans le droit chemin, ou de la présence d'une nomenklatura (bien que dissimulée, au final une élite profite de tout et n'est pas soumise aux mêmes traitements que les autres...)
* Pour la Chine, j'avoue que je connais beaucoup moins bien le régime maoiste mais on peut tenter des rapprochements sur le thème de la repentance imposée aux membres (qui remercient leurs délateurs de les avoir « aidés ») et bien sûr l'importance d'un leader au nom asiatique, Wei, figure phare du régime.
Et il reste des points communs à tous : le contrôle permanent de la moindre activité des individus (avec notamment les implacables lecteurs à valider à chaque déplacement ou acte, qui vous y autorisent ou non ; sans compter la nécessité de demander la permission pour tout ce qui sort de vos attributions), la volonté de présenter cette monstrueuse société comme une grande « famille », et la dénonciation érigée en norme.
Pour conclure, il ne me reste plus qu'à reprendre la citation d'un grand homme politique qui avait sans doute tout compris sur le sujet : « La démocratie est la pire forme de gouvernement ... à l'exception de toutes les autres. » (Churchill).



